En 1945, le missionnaire belge Placide Tempels publie La philosophie bantoue et affirme que, pour les Bantous, l'être est force. Ce livre ouvre un long débat : existe-t-il une philosophie africaine, et sous quelle forme ? À l'Exetat, on te demande la thèse de Tempels, sa hiérarchie des forces, le vocabulaire des croyances traditionnelles (fétiche, animisme, divination) et qui a écrit quoi dans le débat.
L'essentiel
- Placide Tempels (1906-1977), franciscain belge, missionnaire au Katanga, publie La philosophie bantoue en 1945. Thèse centrale : pour les Bantous, « l'être est force » et « la force est l'être ». Tout ce qui existe (Dieu, les ancêtres, les vivants, les animaux, les choses) est une force plus ou moins grande. La notion clé est la force vitale.
- La morale qui en découle : la valeur suprême est la vie. Le bien est ce qui augmente la force vitale (santé, enfants, prospérité, bonne relation avec les ancêtres) ; le mal est ce qui la diminue (maladie, malheur, sorcellerie). Par ses prières, ses rites et ses remèdes, le Bantou cherche avant tout à accroître et renforcer sa force vitale. Le muntu (pluriel bantu) désigne l'être humain, la personne.
- La hiérarchie des forces, du sommet à la base, en cinq rangs. 1. Dieu, force suprême, qui a la force par elle-même et qui est la source de toutes les autres. 2. Les ancêtres fondateurs des clans. 3. Les défunts du clan (morts plus récents). 4. Les vivants sur terre, classés entre eux selon le droit d'aînesse (le chef ou l'aîné en tête). 5. Les forces inférieures : animales, végétales et minérales, que l'homme peut utiliser pour renforcer sa force. La force descend par ordre d'ancienneté : chaque être plus fort peut renforcer ou affaiblir les êtres placés en dessous.
- Le vocabulaire des croyances traditionnelles. Animisme (du latin anima, âme) : croyance qui prête une âme ou un esprit aux êtres et aux phénomènes de la nature (arbres, rivières, montagnes). Fétiche : objet matériel lié à un esprit et auquel on attribue un pouvoir magique. Divination : art du devin qui découvre les choses cachées ou à venir (cause d'un malheur), par exemple avec des osselets ou des noix. Magie : techniques pour capter les forces favorables et se protéger des mauvaises. Sorcellerie : pouvoir utilisé en secret pour nuire à autrui.
- L'ethnophilosophie cherche une philosophie collective, implicite, dans les langues, les traditions et les croyances d'un peuple. Ses auteurs : Tempels ; le prêtre rwandais Alexis Kagame, La philosophie bantu-rwandaise de l'être (1956), qui dégage les catégories de l'être à partir de la langue kinyarwanda ; le théologien congolais Vincent Mulago, Un visage africain du christianisme (1965), qui exprime la foi chrétienne avec les valeurs africaines d'union vitale et de participation.
- Les critiques de l'ethnophilosophie exigent une réflexion critique, argumentée et personnelle. Le Belge Franz Crahay (1965) parle de « décollage conceptuel » : une vraie philosophie bantoue naîtra quand les Africains passeront du mythe collectif au concept, en réfléchissant avec une raison critique sur l'homme, le monde et Dieu. Le Camerounais Marcien Towa, Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle (1971), appelle à une pensée critique pour se libérer de la domination. Le Béninois Paulin Hountondji, Sur la « philosophie africaine » (1976), veut une philosophie écrite et produite par des penseurs individuels.
- Autour du débat. La négritude : Léopold Sédar Senghor (« L'émotion est nègre, comme la raison hellène ») et Aimé Césaire (Cahier d'un retour au pays natal). Frantz Fanon critique le colonialisme (Les Damnés de la terre). L'historien sénégalais Cheikh Anta Diop a écrit Nations nègres et culture (1954).
Les formules
- Thèse de Tempels
- l'être est force ; la force est l'être
- La philosophie bantoue, 1945.
- Hiérarchie des forces
- 1. Dieu → 2. ancêtres fondateurs → 3. défunts du clan → 4. vivants (par aînesse) → 5. forces animales, végétales, minérales
- Ethnophilosophie
- Tempels (Belge, 1945), Kagame (Rwandais, 1956), Mulago (Congolais, 1965)
- Critiques
- Crahay (Belge, 1965), Towa (Camerounais, 1971), Hountondji (Béninois, 1976)
La méthode
- 1Pour une question de rang dans la hiérarchie, récite la chaîne : Dieu (1), ancêtres fondateurs (2), défunts du clan (3), vivants (4), forces inférieures (5). Compte les groupes situés au-dessus de celui qu'on te demande et ajoute 1.
- 2Pour une question sur la pensée bantoue, ramène tout à la force vitale : le bien l'augmente, le mal la diminue, les rites servent à la renforcer.
- 3Pour un mot du vocabulaire, demande-toi de quelle sorte de chose il s'agit : un objet (fétiche), une croyance (animisme), un art de connaître le caché (divination), des techniques pour capter les forces (magie), un pouvoir de nuire (sorcellerie).
- 4Pour un auteur, utilise d'abord l'indice de nationalité ou de titre (« rwandais », « kinyarwanda » = Kagame ; « camerounais » = Towa ; « béninois » = Hountondji ; « décollage conceptuel » = Crahay), puis vérifie son camp : ethnophilosophie ou critique.
- 5Écarte les notions qui viennent d'autres philosophes : élan vital (Bergson), doute méthodique (Descartes), lutte des classes (Marx), « l'existence précède l'essence » (Sartre).
Un exemple résolu
Quel ordre présente correctement, du sommet à la base, la pyramide des forces selon Tempels ? A. Dieu, défunts du clan, ancêtres fondateurs, vivants, forces inférieures ; B. Dieu, vivants, ancêtres fondateurs, défunts du clan, forces inférieures ; C. Dieu, ancêtres fondateurs, défunts du clan, vivants, forces inférieures ; D. Ancêtres fondateurs, Dieu, vivants, défunts du clan, forces inférieures ; E. Dieu, ancêtres fondateurs, vivants, défunts du clan, forces inférieures.
- 1.Sommet : Dieu, force suprême et source de toutes les autres, ne reçoit sa force de personne. D, qui place les ancêtres au-dessus de Dieu, est éliminée.
- 2.La force descend par ordre d'ancienneté : d'abord les plus anciens morts, les ancêtres fondateurs des clans. A et B, qui ne mettent pas les fondateurs en deuxième, sont éliminées.
- 3.Viennent ensuite les morts plus récents, les défunts du clan, puis seulement les vivants. E, qui place les vivants avant les défunts, est éliminée.
- 4.Base : les forces animales, végétales et minérales, au service des hommes. Il reste C.
Réponse : C. Dieu, ancêtres fondateurs, défunts du clan, vivants, forces inférieures
Les pièges à éviter
- Confondre la force vitale de Tempels et l'élan vital de Bergson. Force vitale = l'être chez les Bantous selon Tempels ; élan vital = l'élan qui pousse la vie à créer, chez Bergson.
- Inverser ancêtres fondateurs et défunts du clan : les fondateurs, plus anciens, sont plus forts (2ᵉ rang) ; les défunts plus récents viennent après (3ᵉ rang).
- Confondre fétiche et animisme : le fétiche est un objet ; l'animisme est une croyance qui prête une âme à la nature.
- Ranger Kagame parmi les critiques ou Towa et Hountondji parmi les ethnophilosophes. Kagame prolonge Tempels par l'étude de la langue ; Crahay, Towa et Hountondji critiquent l'ethnophilosophie.
- Faire de Tempels un Congolais : c'est un missionnaire belge qui a vécu au Katanga.
À retenir
Pour Tempels (1945), l'être est force : Dieu, puis les ancêtres fondateurs, les défunts du clan, les vivants et enfin les forces inférieures ; l'ethnophilosophie (Tempels, Kagame, Mulago) a été critiquée par Crahay, Towa et Hountondji, qui exigent une réflexion critique et personnelle.